Le pacte de Bagdad








La majorité du monde a été surprise. Après la résistance confiante dans le sud de l'Irak, comment Bagdad a pu tomber en seulement deux jours?

Une enquête du Asia Times Online à Bagdad, Tikrit et Najaf, a révélé une claire certitude parmi les Irakiens, à la fois sunnite et chiite, quant à la réponse : Le Pentagone et les dirigeants du Parti Ba'ath ont conclu une "safqua" ("entente secrète" en Arabe) pour l'effondrement (presque) sans affrontement de Bagdad. Crucialement, cette "safqua" peut avoir inclut un paquet de cartes vertes Américaines pour les officiels Républicains et les commandants de la Garde Républicaine Spéciale et leurs familles.

"Shaku maku?" ("What's new?"). "Makushi." ("No news."). Dans la réponse à ce populaire échange de salutations en langage usuel à Bagdad, le mot Makushi a été remplacé par safqua.

Mohammed al-Douri, l'ambassadeur Irakien aux Nations Unies, a été celui qui a prononcé les fameux derniers mots "la partie est terminée" ("the game is over") - en référence à la fin du régime de Saddam Hussein. Et ce pourrait bien n'avoir été rien d'autre qu'une partie. (Al-Douri, d'après la télévision Al-Jazeera, a profité d'un sauf conduit vers la Syrie, et pourrait même se retrouver ambassadeur à l'ONU pour le nouveau gouvernement.)

Au début de la semaine dernière, une congrégation de chefs Cheiks en brillantes robes noires de toile était campée dans l'entrée de l'hôtel Palestine à Bagdad. Ils cherchaient une fois de plus à obtenir une rencontre avec Mohammed Mohsen al-Zubaidi, l'auto proclamé gouverneur de Bagdad (maintenant émis par les Américains).

Les Cheiks voulaient parler de leur principale priorité : la sécurité. Ils voulaient coopérer avec les Marines Américains, mais d'abord et avant tout ils avaient besoin de médicaments pour leurs hôpitaux et toute l'aide qu'ils pouvaient obtenir pour "reconstruire notre pays". Sheik Altai était parmi les participants. Homme affable et subtil, il était un prisonnier politique du régime de Saddam de 1995 à 2002 dans une prison de Bagdad. Il commande l'allégeance d'environ 70 000 personnes. Et en tant qu'important chef tribal, il s'est ultimement retrouvé accusé par Saddam lui-même.

A partir d'une longue conversation avec les Cheiks, et des observations d'un dignitaire du Parti Ba'ath qui se fait appeler Ali et qui vit maintenant en civil dans une maison indescriptible du district de Karada, d'anciens responsables du Parti Ba'ath se cachant à Tikrit et de grands prêtres chiites de Najaf, il est possible de reconstituer comment la "chute" de Bagdad a été orchestrée.

Personne ne saura ce qui s'est vraiment passé dans cette guerre tant et aussi longtemps qu'un certain nombre de questions cruciales resteront sans réponses. Et les Irakiens ne s'attendent pas à ce que ces questions soient éclaircies par les Américains.


-Comment les forces Américaines ont réussi à envahir et à contrôler Bagdad sans pratiquement aucune résistance? A Basra, qui est une ville beaucoup plus petite et qui était relativement plus légèrement défendue, il n'y a pas eu de soulèvement pro Anglo-Américain, et la prise de la ville a duré plus de trois semaines.

-Qu'est-il arrivé aux 20 000 Gardes Républicains Spéciaux puissants et bien équipés, chargés de la défense de Bagdad? Où se sont-ils sauvés?

-Comment se fait-il qu'il n'y ait pas eu de coordination entre la défense de Bagad composée de la Garde Républicaine du Parti Ba'ath et le Jihadiis qui sont entrés de la Syrie, de l'Algérie, du Yémen et de l'Égypte pour aider?

-Comment se fait-il que la Garde Républicaine et la Garde Spéciale Républicaine n'aient pas détruit un seul pont à Bagdad, une tactique efficace pour retarder l'invasion Américaine?

-Comment le cabinet Irakien en entier a réussi à fuir? Ceci inclut Saddam et ses fils, le Vice Président Tariq Aziz, Dr. A K Hashimi (le conseiller personnel de Saddam), les ministres de la défense, de l'économie, du commerce et de la santé, et l'inoubliable et injurier Mohammed Saeed al-Sahaf du ministère de l'information.

-De façon similaire, comment la vaste majorité des dirigeants du Parti Ba'ath et de la Garde Républicaine ont évité la capture ou la rédition?

-Qu'est-il arrivé à l'infrastructure du régime - la majorité des 500 000 personnes de l'élite?

-Qu'est-il arrivé à Saddam? Est-il toujours en Irak, à Taramiya, près de Tikrit, ou à La Mecque, comme le laisse entendre les spéculations les plus folles du monde Arabe?

-Pourquoi les champs de pétrole dans le nord et le sud de l'Irak n'ont pas été incendiés - une tactique déjà utilisée par Saddam au Koweït en 1991?

-Où sont les supposées armes de destruction massives Irakiennes - la raison officielle pour la guerre?



Les Cheiks Irakiens confirment que le prince Abdullah d'Arabie Saoudite - qui jouit d'excellentes relations avec la famille Bush - a travaillé sans relâche pendant des mois à une Solution politique à la crise Irakienne. Si Saddam est à La Mecque, l'architecte aurait sûrement été le Prince Abdullah. Sa rationnelle a toujours été de prévenir par tous les moyens une longue et sanglante guérilla en Irak qui transformerait tout le Moyen Orient en véritable volcan. La rationnelle de l'administration Bush a été d'attraper la chance de planifier un prétendument processus de stabilisation post-Saddam et d'ainsi créer un raccourci vers la tant discutée mais toujours non publique feuille de route sensée régler le conflit Israélo-Palestinien.

Au début de la guerre, le Secrétaire Américain à la Défense Donald Rumsfield dans ses conférences au Pentagone soulignait le flot constant de "communications" entre les Américains et les commandants de la Garde Républicaine. Mais les Irakiens disent maintenant que le plus important lot de canaux secrets était entre les commandants de la Garde Républicaine et les commandants des Fedayeen de Saddam. Ce réseau a complètement passé outre Saddam et son fils Ousay - le commandant de facto de la défense de Bagdad.

L'affaire dans son ensemble était une question de survie, considérant que la mort du régime, confronté par la puissance écrasante des Américains, était inévitable. Au moins deux divisions de la Garde Républicaine en plus des bien entraînés, bien nourris et bien armés Gardes Républicains Spéciaux auraient pu donner du fil à retordre aux Américains dans la défense de Bagdad. La Palestinisation de l'Irak, couplée à une guerre jihad de type guérilla, aurait pu durer des mois, sinon des années. Alors comme les Américains s'approchaient de Bagdad ils sont arrivés avec une offre que les Irakiens choisis ne pouvaient refuser.

Alors l'histoire raconte qu'un paquet récompense pour la remise "pacifique" de Bagdad a été offerte aux commandants de la Garde Républicaine et, plus tard, aux Fedayeen de Saddam. Les commandants de la Garde Républicaine ont reçu beaucoup d'argent, une relocalisation "sécuritaire" à l'extérieur de l'Irak, et ultimement, pour ceux qui ne sont pas considérés des criminels de guerre, la promesse d'un nouvel emploi dans l'Irak post-Saddam. Après tout, le nouveau gouvernement Américain aura besoin de cadre pour faire fonctionner les restes de l'appareil étatique dévasté. Les plus haut commandants se sont fait offrir une option de résidence aux Etats-Unis, pour eux et leur familles, et de bonnes chances de jouer un rôle relativement proéminent relié à certaines factions de l'opposition Irakienne - principalement le Congrès National Irakien (INC) mené par l'animal de compagnie du Pentagone, Ahmad Chalabi.

L'histoire raconte aussi que même s'il y avait moins de 50 boucliers humains à Bagdad lorsque la guerre a commencé, plusieurs sont allés et venus depuis février. Le rôle joué par certains n'était pas celui d'un innocent témoin : ils étaient des agents de la CIA. Ces agents, équipés d'appareils de micro-comunication sophistiqués, étaient en fait la seule "intelligence humaine" sur le terrain à Bagdad. Ils travaillaient comme une sorte de pigeons voyageurs dans les rencontres avec des commandants clés de la Garde Républicaine.

Saddam et son fils Ousay semblent avoir été totalement à l'écart de ces faits. Il est certainement difficile de concevoir que des dirigeants du Parti Ba'ath n'aient pas pu ou n'en aient pas fait assez pour détecter les espions parmis les boucliers humains placés dans les usines, station de pompage et centrales thermiques. Dans la plupart de ces installations, il y avait des " bunkers " souterrain avec un étourdissant arsenal d'armes - assez pour alimenter une guerre de résistance urbaine pendant des années. C'est un secret de polichinelle à Bagdad que ces armes ont été plus tard facilement découvertes par les Marines alors qu'ils ont pris le contrôle de la capitale.



Les boucliers humains de la CIA ont informé et guidé les forces Américaines pour le bombardement des installations importantes du régime, et des places sélectionnées où Saddam et la direction du Parti Ba'ath se rencontrerait : d'ailleurs l'origine de l'information qui a mené à "l'attaque décapitation" avec quatre bombes de 900 kilos dans le district de Mansur le 8 avril, la première nuit de la guerre. Saddam a survécu. Mais 14 civils ont été tués - membres de deux familles Chrétiennes - la plupart des femmes et des enfants. Asia Times Online s'est rendu sur le site deux fois : pour les baghdadis, il s'agit d'un sanctuaire non officiel aux horreurs de cette guerre.

A mesure que les Américains ont acheté la résistance, l'ordre de ne pas résister a commencé à se répandre en provenance des commandants supérieurs vers le bas. Les commandants de la Garde Républicaine ont affirmé aux responsables gouvernementaux que la résistance serait secrète et de longue durée, d'après le scénario largement élaboré par Saddam et Ousay de guerre urbaine. La "chute" de l'Aéroport International Saddam était la première partie de l'entente. Un autre secret connu de tous à Bagdad était les fameux tunnels reliant le principal palais Républicain de Saddam à l'aéroport. Les commandants de la Garde Républicaine ont informé les Marines, et les tunnels ont été immédiatement saisis.

La preuve que Saddam et les dirigeants supérieurs du Parti Ba'ath étaient à l'écart de cette stratégie de "remise du pays" a été la promesse par Mohammed Saeed al-Sahaf, dans un de ses points de presse, que les médias devaient s'attendre à une contre-attaque Irakienne "inhabituelle" pour reprendre l'aéroport. Plusieurs ont pensé à une attaque chimique ou biologique, alors qu'en fait le plan était d'envoyer des Gardes Républicains Spéciaux dans les tunnels pour prendre les Américains par surprise. La surprise a été de l'autre coté.

Lorsque les blindés Abrams Américain sont arrivés près de l'Hôtel Palestine - le quartier général des médias internationaux à Bagdad - la "partie" était presque terminée. Les gardes Républicains étaient prêts à être aéroportés en dehors de l'Irak, et leurs soldats avaient l'ordre de se démobiliser et de se fondre dans la population civile. Les médias indépendants ont du être intimidés, tus, ou manipulés - et c'est pourquoi le bureau d'al-Jazeera et le bureau de la Télévision Abu Dhadi ont été frappés, de même que l'hôtel Palestine en question. Les pannes délibérées de communications et d'électricité semblent bien cadrer dans l'histoire : le Pentagone et la Garde Républicaine devaient agir ensemble dans le noir.

Le commandant des Fadayeen de Saddam a entendu l'offre des Américains aux officiers de l'élite des Gardes Républicains. Il a réalisé que ses propres intérêts étaient de se retirer de l'action. Il a accepté. Les Fedayeen de Saddam ont été instantanément démantelés, et laissé à eux-mêmes sans espoir autour de Bagdad, et se sont finalement dissous dans la population civile. "Game Over".

Bagdad peut maintenant regarder la Télévision par satellite dans les rues. La panne de communication est lentement rétablie. Loin des grands titres des médias Américains, le même thème est traité encore et encore en Irak, des nouveaux entrepreneurs Sunnites au Clergé Chiite, des démonstrations inattendues de la semaine dernière après la prière du vendredi à la mosquée Abu Hanifa aux convulsions émotionelles des célébrations chiites à Karbala : les Américains veulent le pétrole Irakien et la guérilla urbaine commencera tôt ou tard.

George W Bush a solennellement promis que les criminels de guerre seraient amenés en justice en Irak. Il y a près de 60 postes de police secrets à Bagdad. Ils sont tous vides. L'énorme complexe Mukhabarat - le "temple" des services secrets, entièrement bombardé par les Américains - est vide. Lorsqu'on se rend à ces endroits, toujours remplis de documents déchirés, brûlés ou partiellement lisibles, seuls les reporters sont présents : pas un seul spécialiste légal Américain. Les criminels de guerre de bas niveaux - les invisible bourreaux professionnels de Saddam, la dite liste "B" du Parti Ba'ath - ne sont pas poursuivis. Les Irakiens affirment ouvertement que la plupart de ces gens cherchent maintenant à travailler pour le nouveau pouvoir occupant : tout sourire dans leurs nouveaux et non descriptifs vêtements, ils peuvent êtres vus à partir de 9 heures AM chaque jour à l'extérieur de l'hôtel Palestine, essayant d'obtenir un emploi dans l'Unité des Affaires Civiles des Marines. Dans un effort pour découvrir les noms et les responsabilités d'un état policier géant et totalitaire, tous les morceaux d'informations sont utiles. Les Américains n'essaient même pas de faire un effort.

Alors toutes ces questions continuent de refaire surface à Bagdad. Comme les mystérieux "incendies" dans une douzaine de ministères, en fait dans tous, sauf le ministère du Pétrole et le Ministère de l'Intérieur. Le dernier plancher du Ministère de l'Information - une mine d'information en fait - était en feu au milieu de la semaine dernière. Les Marines sur le site patrouillaient les rues. Le Ministère de l'Éducation était en feu avant la fin de la semaine dernière : les Marines dans l'Hôtel Palestine ont demandé à ce correspondant "Quelle ville est-ce?"

Peu de gens à Bagdad croient que ces feux récurrents sont provoqués par "les restes du régime de Saddam" - ainsi que le décrit Washington. Ils ne savent pas vraiment pour qui les pyromanes travaillent. Mais ils se posent trois questions. Qui profite de la destruction de l'infrastructure de tout l'état Irakien? Qui profite de la destruction de l'incalculable richesse culturelle de l'Irak? Et pourquoi les soldats Américains sont des spectateurs passifs de toute cette pyromanie?





The Baghdad Deal
Pepe Escobar, Asia Times Online, 25 avril 2003


Source : Asia Times Online www.atimes.com
Traduction : Évolution Québec





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